Réfugiés syriens au Liban, un autre regard sur les chiffres

Article de Fabrice Balanche,professeur associé et directeur de recherche à l’Université de Lyon 2, est invité du Washington Institute

Un demi-million de rapatriés syriens? Un regard derrière les chiffres

Les réfugiés syriens
Le 30 juin dernier, l’UNHCR déclarait que près d’un demi-million de Syriens étaient retournés à leur domicile de janvier à mai 2017. La note de l’UNHCR est optimiste quant au potentiel de retour si la « paix et la stabilité en Syrie augmente ». De retour d’une mission de recherche sur les réfugiés syriens au Liban, nous sommes beaucoup plus circonspect, même si la paix et la stabilité reviennent en Syrie, ce qui la encore reste un vœux pieux.
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Le problème des chiffres
L’essentiel des Syriens qui auraient retrouvé leur domicile sont en fait des IDP’s (443,000 sur 6.3 millions) et seulement 31,226 réfugiés sur 5,100 000 enregistrés. Il faut souligner que le nombre de réfugiés ne cessent d’augmenter, du fait de nouveaux départs que les retours sont loin de compenser et la croissance naturelle des réfugiés. Le nombre de déplacés internes en revanche n’a cessé de diminuer depuis l’automne 2015, mais il faut être très prudent sur ces chiffres manipulés en permanence à des fins politiques.
La notion des IDP’s est très large car elle concerne toute personne ayant quitté son domicile. Elle englobe des statuts très différents, notamment en raison de la distance parcourue. C’est cette distance qui est la variable principale pour le retour. Parmi les retours comptabilisés par l’UNHCR, nous pouvons compter les Alépins réfugiés à l’Ouest qui sont retournés vivre à l’Est de la ville, les banlieusards de Damas revenus à Tel ou Qodsya, avec le retour de ces villes dans le giron du régime à l’automne 2016. Il faudra attendre davantage pour les Raqawis réfugiés à Damas ne retournent chez eux. Quant aux familles rebelles de Daraya, al-Waar (Homs) ou de Zabadani envoyées à Idleb après un accord avec le régime, il y a peu de chance qu’elles puissent revenir un jour chez elles.
La comptabilité des IDP’s est compliquée, car l’UNHCR ne peut pratiquer le recensement elle-même. Les administrations syriennes et les rebelles surestiment le nombre d’IDP’s pour obtenir un maximum d’aide alimentaire et prouver que chaque camp contrôle la majorité de la population. Ces excès ont conduit l’UNHCR à nettoyer ses statistiques brutalement à l’automne 2015, le nombre d’IDP’s passant de 7,5 millions à 6,5 millions. Ce qui a fait dire à la propagande russe grâce à son intervention 1 million de Syriens avaient pu retrouver leur domicile. D’après mes sources au sein des Nations Unies, les chiffres des IDPs étaient beaucoup plus exagérés dans la zone rebelle que dans la zone gouvernementale. Ce qui parait logique, puisque les déplacés de guerre, à moins d’être impliqués sur le plan politique, cherchent avant tout la sécurité. Or, cette sécurité était plus présente dans la zone gouvernementale puisqu’elle ne subissait ni bombardements aériens ni blocus et les services publics continuaient de fonctionner.
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Les chiffres des réfugiés sont plus fiables car c’est UNHCR et IFAD en Turquie qui enregistrent les demandes et ces deux organisations ne trichent pas. Cependant, les chiffres qu’ils publient peuvent être sous-évalués car beaucoup de réfugiés ne sont pas enregistrés. Ainsi en Jordanie, seule la moitié des réfugiés seraient enregistrés (600,000 contre 1,2000,000 selon le gouvernement jordanien). Au Liban, une étude de l’USJ en 2016 a prouvé que le nombre de réfugiés était sous-évalué de 25%. Beaucoup de réfugiés ne s’enregistrent plus car ils ne sont pas éligibles à l’aide humanitaire et cela ne les dispense pas d’acheter une carte de séjour (200$ par an pour les plus de 14 ans) sans laquelle ils se retrouvent en état d’arrestation au moindre contrôle. Par ailleurs, les Syriens continuent de venir en fraude moyennant 100 $ par personne ou légalement dans le cadre d’un contrat de travail. Cependant, beaucoup de patron ne sont que de simples passeurs qui vendent leur garantie aux réfugiés, car la main d’œuvre syrienne au Liban est largement suffisante. Le nombre réel de réfugiés syriens au Liban ne semble donc pas diminuer bien au contraire. La situation en Syrie ne permet pas encore leur retour massif.

Vu du Liban, le retour en Syrie apparait comme difficile
Le principal frein au retour de réfugiés demeure l’absence de sécurité. Cette perception est variable en fonction de la zone géographique dont ils proviennent, leur niveau social et bien sûr leur investissement ou non dans la contestation au régime syrien. Cependant, un point commun relie tous les hommes Syriens de 15 à 45 ans : la peur d’être incorporés dans l’armée, les groupes rebelles ou les FDS. Beaucoup de familles préfèrent toujours quitter la Syrie de façon préventive lorsque leurs enfants mâles approchent des 18 ans. Tant que les combats se prolongeront cette menace continuera de provoquer un flux de départ et d’empêcher le retour de beaucoup. Et une fois les combats terminés, une amnistie devra être promulguée pour rassurer les centaines de milliers de « déserteurs ».
La corruption est la seconde raison invoquée pour demeurer au Liban. Les hommes bien sûr n’osent pas revenir en Syrie, même s’ils ne sont pas recherchés par la police, de peur d’être arrêtés arbitrairement et devoir payer une forte somme pour être relâché. Une personne interviewée au Liban m’a confié qu’il avait dû payer 3,000 $ pour être libéré de prison alors qu’il était en règle avec les autorités syriennes. Son oncle, qui travaille au Koweït, a dû payer 15,000 $ aux Moukhabarat, pour faire libérer son fils de 17 ans emprisonné là encore arbitrairement à Damas. Depuis le début de la guerre civile, les enlèvements crapuleux se sont multipliés en Syrie, du côté des rebelles comme du régime. Les hommes en âge de porter les armes, les fils de bonne famille et ceux qui ont de la famille à l’étranger sont les principales cibles.
Les Syriens qui retournent en visite chez eux pour tâter le terrain reviennent souvent avec une image désastreuse. Le témoignage d’une réfugiée d’Alep qui s’était rendue chez elle en avril 2017 me parait particulièrement éloquent et représentatif : « Je suis retournée voir notre appartement à Ashrafyé (quartier mixte kurde-arabe au nord d’Alep). Depuis la frontière libanaise jusqu’à Alep, j’ai dû payer 100 $ de bakchich (soit 2 mois de salaire d’un fonctionnaire syrien). J’avais rempli ma valise de produits alimentaires pour ma sœur : thé, café, lait en poudre, etc. mais une fois arrivée à Alep, elle était vide. Notre appartement pourrait être réhabilité avec quelques travaux, mais les matériaux de construction sont beaucoup trop chers et il n’y a presque pas d’électricité. Notre magasin a été détruit et pillé. Nous préférons rester au Liban et attendre un visa pour partir en Europe ou au Canada. ».

Les conditions d’installation au Liban
La famille que nous venons d’évoquer est relativement bien installée au Liban : elle bénéficie de l’aide de l’UNHCR, le mari travaille et les quatre enfants sont tous scolarisés. La situation économique, la corruption et l’insécurité latente ne les encouragent à retourner en Syrie, d’autant plus qu’ils perdraient leur statut de réfugié et par conséquent la possibilité d’émigrer. Même si seulement quelques centaines de visa sont distribués chaque année par l’Union Européenne, le Canada, l’Australie et les Etats-Unis, cela contribue à entretenir le mythe d’un départ futur. Le million de réfugiés syrien qui se sont installés dans ces pays du Nord, à la faveur de la guerre civile, contribuent, par les informations qu’ils diffusent à leurs proches, à susciter le désir d’une émigration massive. Elle pourrait se produire illégalement si les contrôlent aux frontière se relâchaient et si le droit au regroupement familial n’était pas suspendu ou fortement ralenti dans les pays de l’Union Européenne.
Au Liban, l’aide humanitaire de l’UNHCR et le soutient de nombreuses ONG permettent aux réfugiés syriens de prolonger leur séjour. La nourriture est et la santé sont en grande partie prises en charge, la principale dépense reste le loyer. Les Syriens acceptent de travailler pour un salaire net inférieur à celui des Libanais et sans être déclarés contrairement au Libanais, ce qui contribue à les rendre très concurrentiel sur un marché du travail où les inspections brillent par leur absence. La situation matérielle des réfugiés syriens est loin d’être agréable, mais elle l’est davantage qu’en Syrie pour la majorité d’entre eux.
Les femmes sont plus réticentes à rentrer en Syrie que les hommes. D’une part, elles pensent à la sécurité de leur enfant, mais pour certaines c’est parce qu’elles possèdent plus de liberté au Liban. Elles remplacent de plus en plus les femmes de ménage sri lankaise ou philippines car elles reviennent beaucoup moins chers, tout du moins en dehors de Beyrouth. Certes, c’est une honte pour les hommes de voir leur femme et leurs filles travailler comme bonnes dans la maison des autres, mais ils n’ont pas le choix. Les femmes reçoivent un salaire, souvent le seul salaire de la famille, ce qui leur donne plus de poids. En revanche, pour d’autres femmes, la situation sociale s’est nettement dégradée, retirée de l’école très tôt, elles sont mariées à 15 ans pour préserver leur honneur et deviennent donc mère de famille dès l’année suivante. Les grossesses se succèdent à un rythme naturel car c’est la meilleure garantie pour continuer à bénéficier de l’aide humanitaire. Mais comment rentrer en Syrie avec une famille nombreuse alors que votre maison est détruite, que vous n’avez pas de travail et que l’aide humanitaire est faible ?

Conclusion
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Le sondage publié par l’UNHCR montre que seul 6% des réfugiés syriens veulent rentrer en Syrie dans un futur proche et 8% affirment qu’ils ne rentreront jamais. Les trois quart d’entre eux sont donc officiellement hésitants. Tout dépendra des conditions de sécurité et de la vitesse de la reconstruction en Syrie. Cependant, il faut savoir que plus les réfugiés passent de temps à l’étranger, moins ils regagnent leur pays d’origine. Le seuil des 5 ans est souvent décisif. Il faudrait que les conditions d’accueil dans les pays hôtes se dégradent franchement pour qu’ils rentrent en Syrie indépendamment de l’amélioration de la situation sécuritaire et économique. Mais cela pourrait conduire également à leur radicalisation, notamment dans un pays aussi fragile que le Liban.